De Pierre Charron l’histoire retiendra qu’il poursuit la pensée de Montaigne, certains montaignophiles diront même qu’il la trahit. Les deux hommes étaient de proches amis, ils se fréquentent à Bordeaux durant la décennie 1580 alors que Montaigne est maire et que Charron est chanoine-théologal. l’Histoire des littératures parue chez la Pléiade nous dit :

« Il (Montaigne) endoctrine son ami Pierre Charron. Il en fait le dépositaire de ses plus chers secrets. »

Montaigne ira, dans son testament, jusqu’à donner l’autorisation à Charron d’utiliser ses armoiries. Difficile de ne pas imaginer dès lors une filiation philosophique. C’est d’ailleurs un reproche qui sera constant à propos de Charron : il est incapable de penser par lui-même et ne fait qu’emprunter à Montaigne, à Sénèque, à Epicure, à Pyrrhon…

Le père Garasse, jésuite qui au début du XVIIème a fait du démontage des libertins son sacerdoce, dira de lui qu’il est un « Toucan pour n’avoir que le bec et la plume ».

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Pourquoi alors les libertins érudits du XVIIème se réclameront tous de Charron ? La Mothe Le Vayer, Naudé, Saint-Evremond, jusqu’à Bayle ont tous lu De La Sagesse.
Qu’est ce qui fait de ce livre le bréviaire des libertins ?

Je crois que l’on trouve la réponse dans ce passage :

L’autre disposition à la sagesse, qui suit cette première, c’est une pleine, entière, et généreuse liberté d’esprit, qui est double, savoir de jugement et de volonté.

Pour la première du jugement, nous avons déjà assez montré, que c’est faiblesse et sottise niaise de se laisser mener comme des buffles, croire et recevoir toutes impressions ; que les ayant reçues s’y opiniâtrer, condamner le contraire, c’est folie, présomption ; persuader et induire autrui, c’est rage et injuste tyrannie.

Maintenant nous disons et donnons donc une belle et des premières leçons de sagesse, retenir en surséance son jugement, c'est-à-dire soubstenir, contenir, et arrêter son esprit dans les barrières de sa considération, et action d’examiner, juger, poiser toutes choses (c’est sa vraie vie, son exercice perpétuel) sans s’obliger ou s’engager à aucune opinion, sans résoudre ou déterminer, ni se coiffer ou épouser aucune chose.

Ceci ne touche point les vérités divines, que la sagesse éternelle nous a révélées, qu’il faut recevoir avec toute humilité, et soumission, croire et adorer tout simplement : ni aussi les actions externes et communes de la vie, l’observance des loix, coutumes, et ce qui est en usage ordinaire, non enim Deus ista scire, sed tantummodo uti voluit. Car en toutes ces choses il se faut accorder et accommoder avec le commun ; ne rien gâter ou remuer. Il en faut rendre compte à autrui : mais les pensées, opinions, jugements sont tous nôtres et libres.

De la Sagesse (liv. II chap. 2)


Je crois qu’on pourrait disserter pendant des pages et des pages sur l’influence de ce chapitre sur la pensée française du XVIIème siècle. Je me limiterai (chanceux que vous êtes !) à quelques observations :

- On voit comment la pensée sceptique (voir article sur les sceptiques) peut devenir un outil puissant de subversion

- On voit la génèse de ce qui sera la devise de la tétrade : « liberté dans les esprits, docilité dans les gestes »

- De même Descartes puise ici pour le discours de la méthode, dans lequel il démontrera qu’il faut douter de tout…sauf de la religion de son roi et sa nourrice.

Charron sépare le spirituel du temporel et pour la première fois la religion est mise dans le camp du temporel. La sagesse est une affaire personnelle qui peut être envisagée en dehors de toute cadre religieux. Bigre ! On comprend que les dents aient grincées du côté de la Sorbonne !

Il faut bien comprendre que quand ce texte est écrit (EO en 1601), on sort d’un siècle de guerre de religions et que l’édit de Nantes n’a été arraché que quelques années auparavant. Traumatisme dont nous devrions nous souvenir : quand on laisse les religions se confronter sur le bien public, la guerre est inévitable.

La sagesse et la religion sont affaires personnelles et pour le reste « il se faut accorder et accommoder avec le commun ». Bref rendre à César ce qui est à César, et à Rome faire comme les romains. Quelle meilleure définition de la laïcité ?