Dans la série des textes qui auraient pu être écrits hier, je vous propose ce soir un extrait du Jeune Industriel par Ch. Delattre (1836, Eymery).

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Lorsque nous eûmes parcouru toutes les parties si nombreuses de ce magnifique établissement, frappé du grand nombre d'ouvriers que j'y avais vu, je ne pus m'empêcher de dire à notre cicérone:
- Mais, monsieur, quel avantage y-a-t-il donc dans l'emploi de ces belles machines, s'il faut en outre occuper autant de bras?
Cette question le fit sourire ; nous comptons ici, dit-il, huit cents ouvriers, mais il en faudrait bien dix fois plus pour produire le même nombre de pièce de drap, si nous n'avions pas les machines.
- Et croyez-vous, reprit mon frère Valentin, qu'il y ait pour la classe ouvrière, un intérêt réel dans l'usage qu'on en fait ; ne sont-elles pas pour les travailleurs une concurrence redoutable?
- Le penseriez-vous sérieusement, monsieur?
- Si ce n'est pas mon opinion personnelle, c'est du moins celle d'un grand nombre d'hommes, dont quelques-uns ont de l'ascendant sur l'esprit public.
- Et cependant cette opinion n'est qu'un préjugé.
- Comment le prouverez-vous?
- Par un raisonnement bien simple. Quel est le but que doit se proposer un manufacturier? celui-ci, produire beaucoup, et au meilleur marché possible. S'il y parvient, quel en est le résultat? D'ouvrir un débouché à ses produits par leur bas prix et de se mettre ainsi à même d'augmenter sa production.
Qu'en revient-il à la classe ouvrière? Deux avantages: 1° le manufacturier, malgré ses machines, emploie plus de bras; 2° la classe ouvrière, excitée par la modicité du prix des marchandises, se met au nombre des consommateurs ; partant, double profit : voici pour la théorie économique.
Maintenant permettez-moi des exemples à l'appui. Il y a quarante ans, l'emploi des machines était inconnu dans l'art du drapier. Que coûtaient les draps? Soixante, quatre-vingts, quatre-vingt-dix francs l'aune. Qui pouvait en faire usage? Les riches, les bourgeois et encore souvent ces derniers usaient-ils à peine deux habits dans le cours de leur vie. Pour les ouvriers et les paysans, la toile les couvrait en été comme en hiver. Employait-on alors plus d'ouvriers dans les fabriques de draps qu'aujourd'hui? Bien loin de là, on n'en employait pas la centième partie, et Dieu sait combien elles étaient chétives, les fabriques d'alors.
Aujourd'hui que nous avons des machines, nos plus beaux produits valent vingt-cinq francs, le nombre d'ouvriers a centuplé, toutes les classes sont vétues de drap, toutes consomment, ce qui est dans le bien-être matériel une amélioration immense; le prix des journées de travail est très élevé, l'ouvrier peut avec de l'ordre se créer de l'aisance, et calomnier ceux qui les emploient!