Pyrrhon (360 – 275 av. J.C.) est un philosophe grec fondateur de la pensée sceptique . Né à Elis dans le Péloponnèse, il fut peintre avant de suivre les enseignements philosophiques d’Euclide de Mégare puis d’Anaxarque avec lequel il participa aux conquêtes d’Alexandre le Grand en Inde.

Je m’attarde un instant sur le personnage d’Anaxarque, philosophe qui avait les faveurs d’Alexandre et qui avait la particularité d’avoir suivi à la fois les enseignements de l’école de Démocrite (comme lui originaire d’Abdère) et celle de Pythagore (à travers Philolaos de Crotone).
Un philosophe qui était donc bien au fait des querelles philosophiques entre matérialistes et idéalistes et que l’on qualifiera de philosophe opportuniste, piochant ce qui l’arrangeait dans ces différentes théories.

Anaxarque eût une mort digne d’un martyre chrétien : s’étant un jour attiré l’inimitié du roi Nicocréon de Chypre celui-ci le fit capturer et condamné au pilon (oui oui, comme l’aïoli). L’Histoire retiendra cette phrase lancée du fond du mortier : « Broie donc, broie donc le sac qui enveloppe Anaxarque, tu ne broieras pas Anaxarque ! »

Bien avant de finir mortierisé, Anaxarque est un proche d’Alexandre et il le suit dans ses conquêtes d’Asie avec son élève Pyrrhon. En Inde, ils rencontrent les Gymnosophistes, étymologiquement les « sages nus » (ou sages qui font de la gym, ça fonctionne aussi) et tirent enseignement de leur philosophie.
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En Perse, tout comme Démocrite, ils rencontrent les Mages qui les initient à l’astrologie.
Pyrrhon a donc été en contact avec toutes les pensées philosophiques comptant à son époque et c’est en faisant la compilation que nait la pensée sceptique :

« Après s’être instruit à fond de toutes leurs opinions, il ne trouva rien qui pût le contenter ; il lui parut que toutes choses étaient incompréhensibles, ; que la vérité était caché dans le fond d’un abîme, et qu’il n’y avait rien de plus raisonnable que de douter de tout, et ne jamais décider.

Il disait que tous les hommes réglaient leur vie sur de certaines opinions reçues, que chacun ne faisait rien que par habitude, et qu’on examinait chaque chose par rapport aux lois et aux coutumes établies dans chaque pays, mais qu’on ne savait point si ces lois-là étaient bonnes ou mauvaises. »(1)

Puisque le doute doit être universel, aucun jugement n’est possible. C’est précisément le but de la philosophie sceptique, atteindre la suspension du jugement, état nommé en grec l’ Epochè (prononcer épokè) qui doit permettre l’Ataraxie (= absence de troubles) qui est l’idée du bonheur chez les grecs.

Pyrrhon et la philosophie sceptique connurent un succès immédiat :

« Les Athéniens le firent citoyen de leur ville. Epicure aimait fort sa conversation, et ne pouvait se lasser d’admirer sa manière de vivre. Tout le monde le regardait comme un homme véritablement libre, et exempt de toutes sortes de troubles, de vanité, et de superstitions.(1) »

La philosophie sceptique s’éteindra peu à peu avec l’époque hellénistique malgré les contributions de nombreux penseurs tels Sextus Empiricus (vers 190 av. JC.). Eclipsée sans doute par le stoïcisme et le platonisme que préféreront les Romains puis les Chrétiens.

La Renaissance par contre s’accordera bien avec la pensée sceptique. Le doute pyrrhonien est redécouvert et constitue un outil puissant pour remettre en cause les dogmes médiévaux. Le scepticisme se diffuse parmi les érudits européens et infusera à travers Montaigne toute la pensée française du début du XVIIème siècle.

Il faut alors se souvenir que Montaigne prend comme devise : « Que sais-je ? ». Charron fait graver sur le linteau de sa porte d’entrée : « Je ne sais ». La Mothe le Vayer, l’heureux héritier de la bibliothèque de Montaigne, laissera de nombreux traités sceptique qui réactualisent alorsla pensée pyrrhonienne. Et bien évidemment Descartes avec son doute méthodique.

Fénelon nous rappelle sur les sceptiques antiques :

« Comme ils ne connaissaient aucune vérité, ils bannissaient toutes sortes de démonstrations ; car disaient-ils, toute démonstration doit être fondée sur quelque chose de clair et d’évident, qui n’ait aucun besoin de preuve.

Or il n’y a rien dans le monde qui soit de cette nature, puisque quand les choses nous sembleraient évidentes, nous serions toujours obligés de montrer la vérité de la raison qui fait que nous les croyons telles.(1) »

Descartes répondra à Pyrrhon dans le Discours de la méthode. Il y a bien quelque chose dans le monde qui soit de cette nature, propre à servir de fondation de toute démonstration : Cogito ergo sum.



(1) Fénelon "Abrégé de la vie des plus illustres philosophes de l'antiquité"