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Peu à peu le nombre des bibliophiles s’étant accru, et les desiderata ne portant toujours que sur les beaux et bons livres des trois siècles passés, il en est résulté une plus grande rareté de ces ouvrages et une hausse dans leur prix.

Là comme à la Bourse et comme partout où il s'agit de mouvement ascensionnel des prix d'objets quelconques, ou de valeurs financières, la spéculation est venue pour profiter du mouvement, que les libraires ne pouvaient qu'encourager dans leur intérêt. Les spéculateurs ont réussi pendant quelques années à maintenir et à accentuer la hausse, qui est arrivée jusqu'à l'exagération. Le goût des livres n'était plus dès lors une satisfaction douce et calme comme autrefois, c'était une véritable névrose.

Or, comme les névroses, surtout celles qui affectent le cerveau, se résolvent par une catastrophe finale ou un ramollissement du système intellectuel, la spéculation sur les livres devait elle-même avoir une mauvaise fin. C'est ce qui est arrivé ; une baisse importante s'est produite en quelques mois, et a atteint en général les ouvrages surfaits.

Autre motif : les financiers qui s'étaient mis à acheter des livres ont tous été plus ou moins atteints, soit directement par le krach financier, soit par ses conséquences, et leur retraite immédiate comme acheteurs de livres a encore fait accentuer la baisse.

Mais pendant que les grands acheteurs faisaient « des folies sur les livres anciens, des bibliophiles plus modestes, de jeunes amateurs, suivant la mode du jour ou suivant leurs goûts, s'étaient mis à acheter aussi, et, ne pouvant ou n'osant encore aborder les volumes cotés très haut à la « bourse des livres », avaient songé à collectionner des ouvrages modernes, qui étaient encore à bon marché quoiqu'ils fussent intéressants.

C'est alors que quelques libraires intelligents et encore peu lancés eux-mêmes, parce qu'ils avaient moins d'argent que les gros matadors de la librairie, ont eu l'idée d'encourager chez les jeunes amateurs ce goût des livres modernes. Ils se sont chargés de faire sortir les plus beaux et les plus intéressants d'entre ces derniers des recoins ou des bibliothèques de province où ils avaient été oubliés.

Jules Le Petit, « L'art d'aimer les livres et de les connaître : lettres à un jeune bibliophile. » Paris, 1884