De Natura libris - Le Blog - page 2

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lundi 28 janvier 2013

Le Livre est comme la roue

J'ai lu il y a peu N'espérez pas vous débarrasser des livres un livre d'entretien entre Umberto Eco et Jean-Claude Carrière, sur l'évolution du livre, le livre numérique etc...
En fait la question est vite réglée et le reste de l'ouvrage nous régale d'anecdotes pour bibliophiles (incorrigibles ces bibliophiles !).
Je retiens tout de même cet argument d'Eco :

De deux choses l’une : ou bien le livre demeurera le support de la lecture, ou bien il existera quelque chose qui ressemblera à ce que le livre n’a jamais cessé d’être, même avant l’invention de l’imprimerie. Les variations autour de l’objet livre n’en ont pas modifié la fonction, ni la syntaxe, depuis plus de cinq cents ans. Le livre est comme la cuillère, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. Vous ne pouvez pas faire une cuillère qui soit mieux qu’une cuillère.


Pourtant il me semble qu'internet et les livres numériques font exploser les murs dans lesquels le livre traditionnel devait se cantonner, notamment sur deux points : l'interactivité et l'hypertextualité.

Par exemple les livres à système ne sont ils pas une tentative d'interactivité avec le lecteur ? Le texte devient mouvant, la figure devient animation et le lecteur acteur de son savoir.
Mais trop fragiles, trop coûteux dans leurs versions papier... ils ont déjà un avenir radieux dans le monde numérique! Il suffit de voir les livres animés qui commencent à paraître sur Ipad.

Autre avancée: l'hypertextualité, les écrits sont désormais en réseau. D'un mouvement de doigt je change de livre, cherche une définition, creuse un sujet qui m'en amène un autre, parcours le catalogue d'une bibliothèque à l'autre bout du monde et publie le tout sur mon blog.
La bibliothèque était déjà une tentative de mettre les livres en réseau, telle étagère répondant à telle autre, mais quelles limitations !
Désormais les rayons de ma bibliothèque se mesurent en milliers de kilomètres. La source du savoir est infinie, donne le vertige, et peut pourtant se loger dans notre poche. Quels érudits ne se seraient pas damnés pour ça ? *

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Si le livre est comme la cuillère ou la roue, alors le livre papier que nous connaissions n'en était qu'une ébauche, une roue carrée, une lune gibbeuse.


*On ne mesure sans doute pas assez les conséquences politiques et sociales de cette révolution numérique. Que vaut le savoir quand il est accessible à tous ? Que deviennent l'enseignement, les universités, les professeurs, les diplômes ? (d'ailleurs quand vous entendez quelqu'un râler contre Wikipedia, soyez sûr qu'il est dans l'enseignement ou un ancien détenteur du savoir). Si l'imprimerie a produit la Réforme, quel sera le produit de l'internet ?

mardi 8 janvier 2013

Voeux 2013

Je tarde à formuler mes voeux pour l'année 2013, c'est un exercice pour lequel je ne suis pas très habile.
Je feuilletai donc les Modèles de lettres de Philippon de la Madeleine en quête d'inspiration, lorsque mes yeux se posent sur cette lettre du Chevalier de Saint Veran qui me semble fort bien tournée :

Souffrez, Monsieur que l'amitié me mette la plume à la main, pour vous écrire la vérité, tandis que la bienséance met le mensonge à la bouche de tant d'autres. La plupart font tout haut des voeux qu'ils ont grand soin de désavouer tout bas; c'est un commerce de faussetés dont on est convenu depuis longtemps.
Pour moi, Monsieur, je ne fais que suivre les plus vrais de mes sentiments, lorsque je vous souhaite une année heureuse, & que je vous la souhaite suivie de plusieurs autres, & puis encore de plusieurs autres, tant que cela ne finisse plus. C'est là tout ce que je puis faire: vos talents & votre vertu feront le reste.

samedi 15 décembre 2012

Petite promenade chez les libraires parisiens (4/4)

Entrons donc chez les Didot :

Là, je trouvai cette noble alliance des lettres, de l’industrie et du commerce, cette antique probité ; cet honneur héréditaire, cet amour de l’art, dont quelques familles ont conservé le précieux dépôt.

M. Didot n’était pas chez lui ; nous visitâmes, en l’attendant, ses ateliers, ses magasins, ses fonderies et ses presses : mon ami me donna l’explication des procédés ingénieux inventés par cet habile typographe, à qui l’art est redevable de ses plus notables progrès.

Les classiques anciens, français et étrangers, composent cette importante librairie ; les éditions de luxe et les éditions usuelles y présentent le même degré de perfection. Le riche amateur, le modeste savant, le studieux écolier, viennent en même temps y meubler leur bibliothèque de livres qui diffèrent de prix sans différer de mérite.

Le superbe Virgile in-folio, de trois mille francs l’exemplaire, et le modeste Virgile stéréotype, à vingt sous, sont également corrects, également estimés.

J’éprouvais un mouvement d’orgueil national à me convaincre qu’un imprimeur français rivalisait avec avantage les Bodoni, les Baskerville, les Ibarra ; mais j’étais aussitôt ramené à un sentiment plus modeste, en songeant que, privé de toute espèce d’encouragement, c’est aux dépens de sa fortune que le digne successeur des Etienne et des Plautin s’est acquis, dans l’art typographique, une supériorité qui partout ailleurs eût été pour lui source de richesses.

Ce fut dans ce temple des classiques que je choisis mes pénates. Je m’étais fait une loi de m’en tenir aux seuls auteurs originaux, et de dédaigner les compilateurs, les commentateurs, les annotateurs, les imitateurs, et les poètes médiocres ; par ce moyen, ma bibliothèque ne se compose que d’environ six cents volumes ; encore mon Encyclopédiste soutient-il qu’il y a du fatras.

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vendredi 14 décembre 2012

Petite promenade chez les libraires parisiens (3/4)

Nous sortîmes de chez ce bijoutier-typographe (qui me demanda pour un La Fontaine, en deux volumes, un peu plus d’argent que j’en veux mettre à l’achat de ma bibliothèque entière), et nous nous rendîmes au Palais-Royal, chez un marchand de nouveautés.

Des mannes énormes de brochures encombraient son magasin, où vingt commis étaient occupés à emballer des liasses de pamphlets, de romans, de brochures de toute espèce, qu’il expédiait dans les quatre parties du monde.

Mon ami lui ayant fait part de l’intention où j’étais de me former une bibliothèque, il me proposa une collection complète de romans modernes, des Contes à mon Fils, à ma Fille, à mon Gendre, des Mémoires du temps, des Vies privées, des rapsodies prohibées ou au moment de l’être ; il me fit part du titre de quelques ouvrages qu’il avait sous presse, me les offrit d’avance avec une remise de trente pour cent, et nous quitta pour parler à un auteur qui lui offrait une traduction de Florus, avec un commentaire.

« J’ai déjà un roman de Flora. – Il ne s’agit point d’un personnage de roman, Florus est un historien. – En fait d’histoire, c’est du Pradt qu’il nous faut ; du Pradt, entendez-vous : voilà ce qui s’appelle un historien. Faites-nous du Pradt, et je vous le paie cent francs la feuille. »

Je ne jugeai pas à propos d’en entendre davantage, et je sortis de chez ce marchand de papier noirci, avec un peu d’humeur contre mon Encyclopédiste, qui semblait prendre à tâche de multiplier des courses inutiles.

« J’ai voulu commencer, me dit-il en riant, par vous faire jouer votre rôle d’observateur ; je vous ai fait passer en revue les principaux abus d’une profession que je vais maintenant vous faire connaitre dans ses rapports les plus honorables. »

Nous repassâmes les ponts, et il me conduisit chez le célèbre Didot.

Suite et fin de la promenade, demain !

jeudi 13 décembre 2012

Petite promenade chez les libraires parisiens (2/4)

Poursuivons notre promenade avec l'hermite et l'encyclopédiste :

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Nous entrons dans un magasin richement décoré de plusieurs grands corps de bibliothèque en bois d’acajou, fermés par des portes en glaces, garnies en baguettes de cuivre doré. Les livres exposés sur ces rayons y sont tous enfermés dans des étuis.
Là, tous les ouvrages sont imprimés sur peau de vélin, sur papier satiné, ou tout au moins sur grand carré de Hollande ; le maroquin, le tabis y sont travaillés en reliure de cent manières différentes ; les recherches du goût le plus fantasque et le plus dispendieux portent à des prix énormes ces magnifiques curiosités bibliographiques.

Chacun des exemplaires se recommande par un mérite particulier : l’un renferme les dessins originaux ; l’autre, les premières épreuves ; celui-ci est un des trous exemplaires tirés sur papier rose ; celui-là est supérieur pour la reliure à l’exemplaire qui se trouve dans la bibliothèque du comte Spencer ; cet autre est relié en cuir de Russie gaufré, et sa tranche est enjolivée de miniatures d’un très grand prix, que l’éclat de la dorure permet à peine de distinguer.

On ne touche point à ces livres, dont plusieurs même semblent destinés à n’être jamais ouverts, pour peu que l’acquéreur tienne, autant que le libraire, à n’en point déflorer la tranche.

2ème partie de la vente des fonds de tiroir de Pierre Berès cet après midi...

(La petite merveille in-32 ici en photo s'est vendu hier sous le lot n° 111 pour 10000€)

mercredi 12 décembre 2012

Petite promenade chez les libraires parisiens (1/4)

Dans l'Hermite de la Guiane (1816, Pillet), Etienne de Jouy nous propose un panorama des libraires parisiens.
Désireux de se composer une bibliothèque, il est conduit par un ami encyclopédiste, dans les pires et les meilleures librairies qui animaient le quartier St Michel à la fin de l'année 1815. Ces prochains jours nous suivrons donc les deux acolytes dans la découverte des différentes échoppes, vous verrez que finalement rien n'a véritablement changé...

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Vous avez l’intention, me dit mon guide, de vous composer une petite bibliothèque de bons livres ; vous savez déjà où l’on est sûr de n’en trouver que de mauvais ; je vais maintenant vous conduire chez de véritables libraires, parmi lesquels vous trouverez néanmoins à faires des distinctions de plus d’une espèce.

Nous nous acheminâmes vers le faubourg Saint-Germain, aux environs de la place Saint-Michel ; nous entrâmes, ou plutôt nous descendîmes dans une salle basse tapissée de poudreux volumes, dont la reliure, à la jésuite, ou en parchemin, est déjà un préjugé favorable aux yeux de certains amateurs. Un vieux homme, relié comme ses livres, était assis devant un bureau vermoulu où il s’occupait à raccommoder la couverture de quelques bouquins, comme on restaure d’anciens tableaux, en s’efforçant de leur conserver cet air de vétusté qui en fait souvent tout le prix. Les reliures de Bozerian, de Simier, ne brillaient pas sur les tablettes ; mais l’Encyclopédiste y remarqua des collections liées par de Romme et par quelques autres relieurs fameux du siècle de Louis XIV. (…)

Il avait tenu note, sur les gardes, du prix auquel chaque ouvrage s’était élevé dans les ventes, et il ne manquait pas de vous produire en témoignage l’extrait des catalogues qui en indiquaient le numéro et la vacation. Cette science de la bibliographie, que cet homme possédait au plus haut degré, et dont il était si fier, ne me parut au fond que le pédantisme assommant d’une érudition puérile, dont le moindre inconvénient est de créer une valeur de convention pour des ouvrages qui en ont une positive dans la nature et dans le correction du texte.

Cette reflexion, dont je laissai percer quelque chose dans mes discours, donna une si mauvaise idée de moi au docte libraire, qu’il ne daigna plus me répondre qu’en me disant « qu’on trouvait à Paris des livres pour tout le monde, mais qu’il n’en tenait que pour certaines personnes. »

Vous êtes sûrs de ne pas l'avoir croisé celui-là ?

vendredi 30 novembre 2012

L'Apocalypse c'est pour demain...ou pas (2/2)

Si le christianisme a utilisé pendant des millénaires la peur Apocalyptique pour vendre de la piété, il n’a pas été le seul.
Dans toutes les civilisations on retrouve des mythes rappelant que les sociétés humaines sont fragiles face à Dieu/Nature/Surnaturel et dans la majorité des cas, ces mythes servent à vendre de la morale.
Il faut avouer que ça marche plutôt bien : « Si tu n’es pas sage, le grand méchant loup va te manger ! ».

Nous sommes d’ailleurs le produit de millions d’années d’évolution qui vont dans ce sens. Le Cro-Magnon qui sort de sa caverne la nuit pour voir quel est ce grognement bizarre a eu plus de chance de se faire croquer que celui qui restait dedans en priant Mère-Nature d’éloigner les démons…

Mais aujourd’hui que cherche-t-on à nous vendre en nous annonçant la fin du monde tous les quatre matins ?

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La réponse on la trouve chez Hans Jonas, philosophe qui avec Le Principe de responsabilité en 1979 est le maitre à penser de tous les mouvements d’écologie politique européens.
Pour beaucoup les horreurs de la seconde guerre mondiale sont les conséquences de sociétés dirigées par la Science (eugénisme, bombe nucléaire, chambre à gaz…).
Le positivisme, cette idée que la Science est le meilleur outil d’analyse du présent et de construction du futur, a donc vécu.

C’est sur ce constat (à mon avis faussé) que se basent les théories de Hans Jonas. Si la Science et la raison ne doivent plus être les moteurs du progrès, alors il faut trouver autre chose : la Religion.
C’est en effet un nouveau sacré que propose Hans Jonas, la Nature (la Terre, Gaïa etc…) comme déesse, le principe de responsabilité comme morale, et la peur de « l’apocalypse rampante » comme outil.
Si les précédentes religions n’assumaient qu’à demi jouer avec la peur des gens, Jonas au contraire érige le concept d’ « heuristique de la peur ». Nous devons nous faire peur avec tous les futurs possibles (et les plus catastrophiques) parce que c’est la seule façon de mettre l’humanité face à ses responsabilités (morales) envers la Nature (Dieu).

C'est ce péril qui nous apparaît d'abord et nous apprend par la révolte du sentiment qui devance le savoir à voir la valeur dont le contraire nous affecte de cette façon. (façon compliquée de dire que la peur est plus efficace que la raison)

C'est seulement la prévision d'une déformation de l'homme qui nous procure le concept de l'homme qu'il s'agit de prémunir et nous avons besoin de la menace contre l'image de l'homme - et de types tout à fait spécifiques de menace - pour nous assurer d'une image vraie de l'homme grâce à la frayeur émanant de cette menace

Remplacer la raison par la peur deux siècles après Kant, il fallait oser !
Et pourtant il suffit d’allumer sa télé, lire les journaux, aller au café philo du coin pour voir que ça marche.

Un robinet qui fuit, c’est un ours polaire qui meurt, tout le monde sait ça !

Et ne parlons pas (ah bein si en fait !) des scientifiques qui sont perpétuellement sollicités pour prouver l’inexistence de risques, comme auparavant on les mettait au défi de prouver l’inexistence de Dieu…

Moins de dix ans après sa mort en 1993, la France adoptait le principe de précaution dans sa constitution (concept tiré directement de Jonas).

Amis Cro-Magnon, je m’en retourne dans ma caverne regarder le dernier reportage de Yann Arthus Bertrand en méditant sur l’histoire de Pierre et le loup…

lundi 26 novembre 2012

Plaisir de philosopher

Tous les ans l'ESC de Pau organise une semaine de la philosophie. Cette année le cycle de conférence a pour thème le plaisir.
Les conférences seront diffusées en direct sur internet et podcastables ensuite.

Lundi 26 : Roger-Pol Droit "Plaisir et vérité"
Mardi 27 : Luc Ferry "Le Plaisir des bohèmes"
Mercredi 28: France Farago "Religion et plaisir"
Jeudi 29 : Eugène Enriquez "Plaisir et altérité"

Comme c'est un thème que j'aborde souvent ici, ça pourrait vous intéresser.

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le site : http://www.semainedelaphilosophie.fr

jeudi 22 novembre 2012

L’Apocalypse c’est pour demain…ou pas (1/2)

Vous savez sans doute que le compte à rebours a commencé, d'ici moins d’un mois ça sera la fin du monde. C’est en tout cas ce que nous ont prédit les mayas, le 21/12/2012 marque pour eux la fin des temps.

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Mais à quelle sauce va-t-on être mangé ? Des scénarii de fin du monde il en existe en effet une multitude : déluge de Noé, trompettes de l’apocalypse de Jean, dislocation des continents façon hollywoodienne (2012), Boulet X sumérien (cf internet) ?

Car l’Apocalypse, n’en doutons pas, c’est pour demain ! C’est en tout cas ce que croyait Paul de Tarse qui pensait assister à la parousie de son vivant.

C’est aussi ce que pensait Jean de Patmos, l’auteur de l’Apocalypse du Nouveau testament. Ce texte qui nous est on ne peut plus hermétique aujourd’hui, car nous en avons perdu les clés culturelles, est pourtant bien ancré dans son époque. Si on écoute les historiens et les exégètes ils nous expliquent par exemple que la « synagogue de Satan » qui doit être détruite avant le jugement dernier est celle des pagano-chrétiens (païens convertis au christianisme), les judéo-chrétiens portant seul la vérité de Jésus.

Mais voilà l’Apocalypse n’est pas venu. Le royaume de Dieu sur terre se fait attendre…donc autant le construire de main d’homme ! C’est la naissance de l’Eglise.

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Pourquoi alors avoir gardé ce texte devenu obsolète lorsque le corpus du Nouveau Testament s’est fixé vers la fin du IVème siècle ? J’y vois plusieurs intérêts :

L’intérêt historique, ce texte est un témoignage du proto-christianisme. Mais pourquoi ne pas avoir garder tous les évangiles dits apocryphes ?

L’intérêt théologique, si Jésus est le messie alors sa mission est d’annoncer le Jugement dernier. Les évangiles laissent peu de place à cette question . L’Apocalypse de Jean de Patmos, qui rappelons-le n’est ni Jean l’évangéliste et n’est pas plus le disciple Jean ou Jean l’ancien des épîtres, vient compléter les évangiles sur ce point. Il inscrit Jésus dans la tradition juive du messie.

L’intérêt politique, l’Apocalypse vient rappeler au croyant que « bientôt » il sera jugé sur ses actes et que donc si il ne veut pas être voué à la géhenne il a intérêt à respecter la parole de Dieu, et donc de l’Eglise.
C’est donc un très bon moyen de garder les brebis dans le pré. Et ce n'est à mon avis pas un hasard si la Renaissance et la contre-réforme ont usés et abusés de l’imagerie de l’Apocalypse (Dürer en tête).
Par exemple, les bois gravés que j’utilise pour illustrer ce billet sont issus d’un nouveau testament de poche de la fin du XVIème. Sur les 25 gravures de ce livre, 21 sont consacrées à l’Apocalypse !

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Et puis un texte devenu hermétique, incompréhensible, c’est la meilleure façon de pouvoir l’accommoder à toutes les sauces (à la manière des vers de Nostradamus). A chaque étoile filante on peut faire peur au croyant en lui rappelant la prédiction de la troisième trompette (Apocalypse, VIII, 10) !

D’ailleurs décembre 2012…12/12…C’est forcément en lien avec l’Apocalypse XII, 12 :

Malheur à vous , habitants de la terre et de la mer ; car le diable est descendu vers vous avec une grande fureur, sachant qu’il ne lui reste que peu de temps.

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Tremblez mécréants !!!

mardi 13 novembre 2012

Ô vieillesse ennemie...

Je continue la découverte de l'oeuvre d'Horace et je ne résiste pas à vous présenter cette Ode contre une vieille débauchée :

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Tu oses me demander, vieille puante, pourquoi je suis sans forces, toi qui a les dents noires et le front silloné par les rides de la vieillesse.
Ton anus, honteux et béant, placé entre deux cuisses sèches, ressemble à celui d’une vache qui a le dévoiement.
Veux-tu que je sois excité à l’amour en voyant tes mamelles livides et semblables au pis d’une jument, ton ventre mou, tes cuisses décharnées, et tes jambes bouffies ?
Que m’importe que tu sois riche, que des images triomphales accompagnent un jour ton convoi funèbre, et que tu sois ornée de perles magnifiques ?
A quoi bon étales-tu les livres des stoïciens sur des coussins de soie ? Les amants illetrés sont-ils donc moins robustes ? Penserais-tu que ta bouche éloquente soit capable de rallumer le flambeau de Cupidon ?

Visiblement il ne fallait pas se moquer du "manque de forces" d'Horace, la réponse est cinglante...

jeudi 8 novembre 2012

Caaaaarrrrrpeeeee Diiiiiiemmmm

Carpe diem, sans doute l'une des locutions latines les plus connues après Et Caetera.
On peut la traduire littéralement par Cueille le jour présent ou plus communément par Profite du jour présent.

Ma génération a découvert Carpe diem avec le Cercle des poètes disparus (pfiou 1989 déjà !). On va pas se priver du plaisir d'un petit extrait:

Ceux qui auront fait leurs humanités sauront par contre que ce n'est pas au Capitaine Keating que nous devons Carpe diem mais à Horace.
A la vue du nombre d'éditions anciennes juxtalinéaires latin-français que l'on peut rencontrer, on se dit que les poèmes d'Horace ont d'ailleurs du faire souffrir de nombreuses générations de jeunes latinistes (Horace, Ô désespoir).
Quintus_Horatius_Flaccus.jpg Horace, ou Quintus Horatius Flaccus pour les intimes est un poète romain du Ier siècle avant J.C.
Ses Odes publiées en quatre livres autour de -22 constituent son chef d'oeuvre qui à l'écouter seraient comparables aux pyramides d'Egypte (bein tiens!).
C'est dans le premier livre que l'on trouve cette ode (XIème) dédiée à Leuconoé :

Tu ne quaesieris, scire nefas, quem mihi, quem tibi
Finem di dederint, Leuconoë; nec Babylonios
Tentaris numeros. Ut melius, quidquid erit, pati !
Seu plures hiemes, seu tribuit Juppiter ultimam,
Quae nunc oppositis debilitat pumicibus mare
Tyrrhenum.Sapias, vina liques, et spatio brevi
Spem longam reseces. Dum loquimur, fugerit invida
Aetas. Carpe diem, quam minimum credula postero.

Avant que vous ne sortiez votre Gaffiot, la traduction :

Quel sera mon dernier jour ? Quel sera le tien ?
Garde-toi, Leuconoé, de chercher ce que les mortels n'ont pas le droit de connaitre, et ne consulte point les calculs Babyloniens: il vaut bien mieux se soumettre à tout ce qui doit arriver; soit que Jupiter nous prépare encore plusieurs années de vie, ou que cet hiver où la mer de Toscane brise ses flots contre ses rivages bordés de rochers, soit le dernier qu'il nous accorde.
Profite d'un avis sage, songe à boire ton meilleur vin, et renferme toutes tes espérances dans les bornes étroites.
Hélas! tandis que nous parlons, le temps jaloux s'enfuit: profite du jour présent, et ne te fie pas au lendemain.

dimanche 28 octobre 2012

Premier cas de Bibliomanie : 20 Décembre 1652

Je vous propose ici un condensé des échanges par mail que j’ai eu avec Yves Moreau, doctorant en histoire moderne de l’université de Lyon III.
Il travaille sur la correspondance de Jacob Spon, le fils de Charles Spon qui entretint une abondante correspondance avec le fils de Gui Patin, Charles.
Il prévoit de rendre cette édition critique sous forme de thèse avant la fin de l'année, et d'en réaliser plus tard une édition électronique afin que tout le monde puisse la consulter. Elle sera aussi éditée, chez Honoré Champion ou Victor Gadoury. Je ne manquerai pas d’en faire écho sur ce blog.

Un petit historique de l'édition de ces lettres n'est pas superflu.
Ce sont Charles Patin et Jacob Spon qui sont à l'origine de la parution des lettres de Gui Patin.
Jacob Spon propose cette publication dès la fin de décembre 1677. Charles Spon gardait toutes ses lettres et notait scrupuleusement au dos de chaque missive la date de rédaction, de réception et éventuellement le trajet des plis qu'il recevait. Cependant, ce projet tarde à se concrétiser.
Charles Patin est réticent à y mettre son nom en raison de ses "ennemis" (sic) à la Cour, Jacob Spon est accaparé par d'autres projets. Rappelons que Patin a été condamné par contumace pour trafic de livres prohibés. Il fuit en 1667. Lisez l'article de Françoise Waquet consultable gratuitement sur Persée http://www.persee.fr/web/revues/hom....
Finalement, Jacob Spon rédige anonymement l'introduction, Charles Patin fournit depuis Padoue à son ami lyonnais les lettres et les traductions des lettres latines. Jacob Spon charge ensuite le libraire genevois Jean-Louis Du Four d'imprimer le recueil. Ce dernier les publie à Francfort en 1683 à l'occasion de la Foire qui s'y tient annuellement.
Une deuxième édition est faite en 1689, mais c'est l'édition de 1718 qui connait le succès. Je pense que les lettres annotées par Laure Jestaz conservée à la BnF, sont celles que Jacob Spon laissa dans son cabinet lorsqu'il fuit Lyon au début du mois de septembre 1685. Vincent Minutoli les mentionne dans son éloge épistolaire de Jacob Spon adressé à Pierre Bayle http://bayle-correspondance.univ-st...

On trouve bien la mention du mot « bibliomanie » dans une lettre datée du 1er mai 1654 (BnF ms fr 9357, f° 150-151) annotée par Jestaz (p.1214), non pas adressée à André Falconet mais à Charles Spon. Vous deviez faire allusion à cette lettre présente dans l'édition de Reveillé-Parise (II, n° 260, p. 130-134).
Pour l'erreur de Reveillé-Parise, j'ajoute que les indices sur le destinataire de la lettre de 1654 sont aisément interprétables "A Monsieur CSDM". Les manuscrits sont conservés, il suffisait de lire l'incipit du ms fr 9357, lequel stipule dans son titre que ce sont celles adressées à Spon. Le volume a été numérisé par la BnF et disponible sur Gallica. Consulter le f° 151 (sur le papier) pour le mot "bibliomanie" http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bt...
(NDLR : ci-dessous capture d’écran Gallica de cette fameuse lettre)

bibliomanie_1_er_may.JPG

Le mot bibliomania est employé dans une lettre ultérieure présente dans l'édition de Reveillé-Parise mais pas dans celle de Jestaz. S'agirait-il d'une lettre à Falconet ? La lettre est datée du 11 janvier 1655 (lettre 254 de l'édition Reveillé Parise p. 144 du tome). Or Laure Jestaz transcrit une lettre datée du 13 janvier 1655 totalement différente de celle de Reveillé et adressée à Charles Spon, où Patin commence par ces mots "je vous envoiay ma dernière lettre le mardi 22 déc », ce qui est effectivement le cas dans l'édition de Jestaz. Cette lettre du 13 janvier est l'avant dernière du recueil... Quant à la lettre du 11 janvier 1655, elle ne figure pas dans le ms Baluze 148 lui aussi numérisé, et contenant des lettres à Spon. La lettre du 13 janvier 1655 est sans doute possible adressé au médecin lyonnais puisqu'on garde l'adresse. On peut supposer que la lettre du 11 janvier est bien envoyée à Falconet.

Je confirme votre doute pour la lettre du 30 janvier 1652 ( BnF, Baluze 148, f° 19-20) : aucune mention n'est faite du mot "bibliomanie" par Patin (NDLR : Margolin a donc mal lu Larrieu qui citait une autre lettre).

Le scrupule m'a poussé à vérifier les lettres de l'année 1652 pour trouver l'occurrence "Bibliomanie". Larrieu ne cite pas sa source, et Margolin a déduit que le passage était tiré de la lettre du 30 janvier 1652.

Je trouve effectivement une mention pour l'année 1652, mais le passage cité par les deux auteurs ne date pas du 30 janvier 1652 mais du 20 décembre 1652 (ms Baluze 148 f° 53-54, Jestaz, p. 997).
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bt...

La lettre n'a pas été transcrite par Reveillé-Parise.

Yves Moreau


Et donc voici cet extrait de la lettre de Gui Patin à Charles Spon datée du 20 décembre 1652 dans laquelle on voit apparaitre pour la première fois le mot bibliomanie (enfin dans l'état actuel des recherches...).

Vous assez d’autres peines et corvées de moy, sans qu’il soit besoin que vous vuidiez votre bourse pour mes fantaisies et ma capricieuse bibliomanie.
(retranscription de Larrieu : http://archive.org/stream/guipatins... )

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vendredi 26 octobre 2012

J’ai deux amours…

Je vous laisse pour le week-end avec un madrigal du marquis de La Fare, poète libertin du début du XVIIIème siècle.
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De Vénus Uranie, en ma verte jeunesse,
Avec respect j’encensai les autels,
Et je donnai l’exemple au reste des mortels
De la plus parfaite tendresse.

Cette commune loi qui veut que notre cœur
De son bonheur même s’ennuie,
Me fit tomber dans la langueur
Qu’apporte une insipide vie.

Amour, viens, vole à mon secours,
M’écriai-je, dans ma souffrance ;
Prends pitié de mes tristes jours.
Il m’entendit, & par reconnaissances,
Pour mes services assidus,
Il m’envoya l’autre Vénus,
Et d’amours libertins une troupe volage,
Qui me fit à son badinage.
Heureux, si de mes ans je puis finir le cours
Avec ces folâtres amours.

La mythologie gréco-romaine vénérait Vénus (ou Aphrodite) sous deux formes. Vénus-Uranie est la déesse de l’amour céleste, pour ne pas dire platonique. Elle se distingue de Vénus-Pandémos (du peuple), la Vénus terrestre , l’amour vulgaire (beurk).

Quand les chrétiens nous parlent d’amour de Dieu ou d’amour du prochain c’est de Vénus-Uranie dont il faut bien sûr encenser les autels. L’amour platonique dont j’apprends qu’il est théorisé au XVIème par Marsile Ficin (tiens, tiens !), est un amour parfait, un amour sans corps…Quel ennui !

mercredi 24 octobre 2012

Gui Patin : la bibliomanie des autres

Aujourd'hui un autre texte sur la bibliomanie tiré de l'Esprit de Guy Patin (1706, Amsterdam, p.230-231) :

M. E. a dans sa bibliothèque des dos de Livres, dont le titre portoit le nom de cet Auteur ; mais ce ne sont que des dos, mis exprès pour remplir un vuide, ou pour ceux qui les tirent, pensant que ce sont de véritables livres. Il y a bien aujourd’hui de ces impostures, non pour faire honneur aux Auteurs qui leur manquent, mais pour satisfaire le sot orgueil qu’ils ont de paroître amateurs des livres, gens doctes, hommes d’érudition : J’appelle cette maladie la Bibliomanie : et je voudrois qu’il ne fût permis d’avoir des livres qu’à ceux qui sont en état de les lire et d’en profiter.

Patin se montre ici bien sévère sur la bibliomanie, ce texte ne me semble pas pris dans la correspondance dans laquelle il est plus indulgent sur sa "capricieuse bibliomanie".
Alors hypocrisie d'un bibliophile ? Repentance d'un bibliomane ? Ou texte apocryphe ?
Et question bonus de qui parle-t-il ?

lundi 22 octobre 2012

Premier cas de Bibliomanie : 1er mai 1654

Dans la constellation des libertins érudits du XVIIème siècle brille un certain Guy Patin. Médecin, ami de Naudé, proche de la tétrade, il lit Hobbes, La Mothe le Vayer, il rencontre Gassendi, Luillier . Il est même cité dans les deux pages que consacre le Lagarde et Michard aux libertins du XVIIème siècle !

Il nous laisse une abondante correspondance qui publiée après sa mort fera sa renommée littéraire.
Je vous renvoie d’ailleurs au très bon billet du Bibliomane moderne consacré à Patin : http://le-bibliomane.blogspot.fr/2009/03/guy-patin-1601-1672-medecin-conformiste.html

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Et justement en parlant de bibliomane, Jean Paul Fontaine me faisait remarquer que c’est dans une lettre de Patin datée du 1er mai 1654 que l’on trouve la première occurrence du mot Bibliomanie.

En voici une retranscription partielle tirée des Lettres choisies de feu Guy Patin (Rotterdam, 1725, Tome I) :

Je viens d’apprendre que la bilbiothèque dudit M. Naudé a été vendue pour dix mille francs au cardinal Mazarin. Elle valoit deux fois plus, et il y avoit quantité de livres qui ne se sauroient plus trouver. A propos de livres, voulez-vous bien me faire la grâce de m’acheter à Lyon les livres dont je vous envoie la note ? Ma bibliomanie vous fait souvent de la peine ; peut-être que je serai plus sage et plus supportable l’année qui vient.
1er mai 1654 à ?

Raté pour ce qui est de la sagesse :

Pardonnez-moi tant d’importunités que je vous fais pour ma bibliomania, c’est un mal dont je ne me saurais guérir de cet an, car ce qui me reste de temps est trop court ; peut-être que j’en amenderai l’an prochain.
11 janvier 1655 à Charles Spon

Il faut dire que presque chacune des lettres à ses condisciples lyonnais, Charles Spon et André Falconnet sont accompagnées d’une commande de livre. A tel point que l’on peut se demander si tel n’est pas le véritable but de cette correspondance : remplir sa bibliothèque.

A qui est adressée la lettre du 1er mai 1654 ? Toutes les éditions anciennes des lettres de Guy Patin, depuis celle de 1683 à La Haye jusqu’à celle de 1725 à Rotterdam, considèrent unanimement que cette lettre a été envoyée à Charles Spon.

Mais toutes ces éditions sont copiées les unes sur les autres et ne doivent être considérées que comme un seule source et en l’occurrence probablement fautive.
Car bizarrement dans la correspondance de Gui Patin trouvée dans le cabinet de Charles Spon (publiée en 1718, La Haye) on ne retrouve pas cette lettre ; mieux on trouve bien une lettre de Patin datée du 1er mai 1654 mais dont le contenu est totalement différent.

C’est sans doute ce qui fait conclure à Réveillé-Parise (Lettres de Guy Patin, 1846) que la lettre « bibliomanie » est adressée à André Falconnet. Mais Réveillé-Parise nous dit dans sa préface que si il a pu compulser les manuscrits originaux des lettres à Charles Spon, celles adressées à André Falconnet sont perdues…il faudra donc nous satisfaire de preuves indirectes.

mercredi 17 octobre 2012

Savoir se contenter de peu...

Avant de revenir dans quelques jours sur les lettres de Guy Patin, je vous laisse à cette petite méchanceté qu'a soigneusement recopiée un certain Pasquier en 1730 sur une garde de l'édition de 1725 :

On dit des provenceaux :
Riches de peu de biens
Glorieux de peu d'honneur
Sçavans de peu de science

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lundi 15 octobre 2012

Laïs : la P***** du philosophe

Laïs de Corynthe, personnage que je découvre dans l’Aristippe de Wieland, était une courtisane ou pour être plus précis une hétaïre ( La gravure en frontispice d’un des tomes de l’ouvrage de Wieland la présente seins débordant de la tunique, au cas où nous aurions un doute sur sa profession).
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Les hétaïres étaient, dans la Grèce antique, des prostituées de luxe ; mais un peu à l’image des geishas, elles ne se contentaient pas d’offrir des services sexuels à leurs clients. L’éducation soignée qu’on leur procurait leur permettait de soutenir une conversation avec l’élite politique et philosophique de l’époque.

On retrouve ainsi des hétaïres derrière (enfin…) tous les grands personnages de l’antiquité. Aspasie par exemple mettra sur sa couche - Pardonnez du peu - : Périclès, Sophocle, et Socrate !

Comme les raisins, les hétaïres les plus réputées venaient de Corynthe. Ainsi Laïs de Corynthe à la beauté légendaire pouvait demander des prix très élevés pour ses prestations.

A tel point qu’elle causa, dit-on, la ruine d’Aristippe de Cyrène le philosophe hédoniste qui pourtant déclarait :

Je possède Laïs, mais je ne suis pas possédé par elle. Car c’est de maîtriser les plaisirs et de ne pas être subjugué par eux qui est le comble de la vertu, non point de s’en abstenir.

Mais il y a des plaisirs qui ne sont pas accessibles à toutes les bourses.

jeudi 11 octobre 2012

Quand la lumière aveugle la raison

Ce soir ou jamais, est une émission sur France 3 que j’aime particulièrement, on y entend parler des gens rares avec des idées rares, qu'elles soient détestables ou admirables. Bref une émission loin du prêt-à-penser idéologique qui est habituellement diffusé par les médias.

Et justement cette semaine le sujet est abordé par un représentant de l’ump (bon faut dire qu’il avait une bonne tête-à-claques, un cliché à lui tout seul), qui venait se plaindre de l’hyper-représentation des idées socio-démocrates dans le milieu journalistique. Réaction du plateau : railleries, insultes, condescendance ; bref : « circulez, y a rien à penser ».

Même plateau qui quelques minutes auparavant prêchait la tolérance à l’égard de l’islamisme. Finalement hein en Tunisie les islamistes sont au pouvoir et ça se passe bien, faut pas stigmatiser (argggh encore ce mot !!).

Cela m’a fait immédiatement penser à ce texte que je vous gardais sous le coude pour vous parler des philosophes cachés dans l’ombre des lumières du XVIIIème.
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Il s’agit de la lettre de Diderot sur La Mettrie. Tous deux sont matérialistes, mais Diderot est déiste (comme toutes les lumières « officielles »), La Mettrie athée. De ce matérialisme athée, La Mettrie tire une morale bien particulière qu’il expose dans son Anti-Sénèque dont je vous reparlerai sans doute. Et voici ce que Diderot répond au livre de son adversaire :

La Mettrie est un auteur sans jugement, qui a parlé de la doctrine de Sénèque sans la connaître ; qui lui a supposé toute l’aprête du stoïcisme, ce qui est faux ; qui n’a pas écrit une seule bonne ligne dans son Traité du Bonheur, qu’il ne l’ait ou prise dans notre philosophe, ou rencontrée par hasard, ce qui n’est et ne pouvait malheureusement être que très rare ; qui confond partout les peines du sage avec les tourmens du méchant, les inconvéniens légers de la science avec les suites funestes de l’ignorance ; dont on reconnaît la morale, et de cet arbre immense dont la tête touche aux cieux, et les racines pénètrent jusqu’aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la décence, la politesse, les vertus les plus légères, s’il en est de telles, sont attachées comme la feuille au rameau qu’on déshonore en le dépouillant ; dont le chaos de raison et d’extravagance ne peut être regardé sans dégoût que par ces lecteurs futiles qui confondent la plaisanterie avec l’évidence, et à qui l’on a tout prouvé quand on les a fait rire ; dont les principes, poussés jusqu’à leurs dernières conséquences, renverseraient la législation, dispenseraient les parents de l’éducation de leurs enfants, renfermeraient aux petites-maisons l’homme courageux qui lutte sottement contre ses penchants déréglés, assureraient l’immortalité au méchant qui s’abandonnerait sans remords aux siens, et dont la tête est si troublée et les idées sont à tel point décousues, que dans la même page, une assertion sensée est heurtée par une assertion folle, en sorte qu’il est aussi facile de la défendre que de l’attaquer. La Mettrie, dissolu, impudent, bouffon, flatteur, était fait pour la vie des cours et la faveur des grands. Il est mort comme il devait mourir, victime de son intempérance et de sa folie, et il s’est tué par l’ignorance de l’art qu’il professait. Je n’accorde le titre de philosophe qu’à celui qui s’exerce constamment à la recherche de la vérité et à la pratique de la vertu, et je raye de ce nombre un homme corrompu dans ses mœurs et ses opinions. Voltaire en fait l’éloge… Il s’agit bien de ce que Voltaire en aura dit dans une ode anacréontique : Il s’agit de ce qu’un homme de bien en doit penser d’après ses écrits, qui sont entre nos mains, et d’après les mœurs qu’il professait. J’admire Voltaire comme un des hommes les plus étonnants qui ait encore paru, et c’est de très bonne foi que je le publie ; mais je ne suis pas toujours de son avis, et ce ne sera pas dans une pièce de poésie fugitive que j’irai chercher le sentiment de Voltaire, et moins encore puiser le mien sur la philosophie et la morale d’un écrivain.

(Révélations indiscrètes du XVIIIème siècle, Paris, 1814)

On voit que Diderot n’y va pas avec le dos de la cuillère, et on admirera son courage qui attend la mort de La Mettrie pour écrire cette lettre. Vous remarquerez qu’il n’y a pas le début d’un argument contre la philosophie de La Mettrie, on ne lit qu’ironie, railleries et insultes dans cette lettre.
C’est sans doute un procédé emprunté à Voltaire, maître de l’ironie, qui si il se pose comme apôtre de la tolérance n’hésite pas à assassiner ses adversaires d’un coup de plume. C’est un comportement à mon avis très détestable que l’on retrouve fréquemment dans l’histoire de la pensée intellectuelle de gauche, tellement convaincue de son bien-fondé, qu’elle n’oppose qu’ironie à ses détracteurs. On retrouvera par exemple un Napoléon-le-petit chez Hugo, ou encore un Sartre en 1969 comparant le gaullisme au fascisme (et il ne faut encore pas poser la question du comportement de Sartre durant la guerre sous peine d’excommunication !), jusque sur les plateaux de TV d’aujourd’hui.

J’aimerais leur rappeler que ce qui ne se débat pas c’est le dogme, et le dogme c’est la religion…

Voilà ce qu’aurait pu dire la tête à claques de l’ump en quittant le plateau si il avait eu un peu d'esprit : « Messieurs les curés, bonsoir ! »

mercredi 10 octobre 2012

Naissance et mort des atomes, de Démocrite à Einstein

Toute la physique de Démocrite et Leucippe son maître, repose dans cette phrase que nous rapporte Cicéron :

Toutes les choses, dit Démocrite, sont constituées d’atomes rudes ou lisses, crochus ou recourbés, et du vide qui se trouve entre eux.

L’univers est donc uniquement constitué d’atomes et de vide, le reste n’étant qu’opinions selon la formule.

Les atomes peuvent avoir différentes caractéristiques, certains crochus peuvent s’assembler (d’où l’expression) et constituer la matière solide, d’autres plus chauds et vaporeux sont les éléments constitutifs de l’âme et des dieux.

Car oui, aussi étrange que cela puisse nous paraître, Démocrite laisse la place dans son système à l’âme et aux dieux. Mais comme tout dans l’univers n’est constitué que d’atomes ou de vide, les dieux de Démocrite sont matériels, composés d’atomes particuliers: les simulacres.
Le concept est un peu flou et j’avoue ne pas avoir totalement compris sur quoi exactement les simulacres reposent.

Les simulacres constitue sans doute un fourretout conceptuel dans lequel Démocrite met tout ce qu’il n’arrive pas à décrire convenablement : les dieux, l’information, l’art…

Il y a sans doute un malentendu sur le terme d’atome, en effet les atomes de Démocrite sont la plus petite unité de matière : invisible et indivisible. Or nos atomes, nous le savons depuis les expériences de Thomson et Rutherford, sont constitués d’un noyau de protons/neutrons et d’un nuage d’électrons. Plus tard, on découvrira que protons et neutrons sont en fait un assemblage de quarks…

Nos atomes sont donc sécables et ne correspondent plus à la description de Démocrite. Il nous parle en fait de ce que nous nommerons les particules élémentaires.
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C’est ici que nous revenons un peu à la bibliophilie. Tous les extraits de la philosophie de Démocrite que je vous ai proposés sont tirés de la traduction de Maurice Solovine. C’est la traduction la plus aboutie pour le XXème siècle, celle qui fait référence, parue pour la première fois chez Félix Alcan en 1928.

Maurice Solovine en plus d’être l’excellent traducteur des œuvres de Démocrite et Epicure, était mathématicien et ami…d’Albert Einstein.

Au début des années 1900, Solovine, Einstein et Habicht nomment avec dérision leurs rencontres l’Académie Olympia. Scientifiques férus de philosophie ils organisent entre eux un groupe de discussion avec commentaires de lecture, et un programme très chargé : Stuart Mill, Hume, Kant, Spinoza…et sans doute la philosophie matérialiste antique. Einstein aurait même préfacé en 1924 une édition du de natura rerum de Lucrèce (ref ?) .

Pourtant si il y a bien un scientifique qui a enterré la philosophie matérialiste c’est bien Einstein !

En effet que nous disent la physique quantique et la relativité restreinte ?
Il n’y a ni vide ni atome, il n’y a que des modalités particulières de l’énergie. La matière n’est qu’une modalité de l’énergie (E=mc2) au même titre que l’énergie cinétique, les interactions faibles et électromagnétiques.

Il y a deux expériences qui à mon avis marquent fin de la conception de l’univers selon Démocrite : une explosion atomique, durant laquelle de la matière disparait, transformée en énergie ; et le condensat de Bose-Einstein.

Le condensat de Bose-Einstein est un état particulier de la matière : quand des atomes sont refroidis à des températures proches du zéro absolus, ils perdent leurs caractéristiques matérielles et se comportent comme des ondes ! (pour résumer à la hache).

En conséquence, si les atomes naissent avec Leucippe et Démocrite au Vème siècle avant J.C. , je propose de fixer leur date de mort au 16 juillet 1945, le jour de la première explosion atomique.
Il faut donc que toute la philosophie matérialiste soit repensée à l'aune de la physique quantique.

samedi 6 octobre 2012

La génèse des mondes selon Démocrite

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A classer parmi les formidables intuitions de Démocrite, voici comment il envisageait la formation du monde et des étoiles :

Dans leur mouvement à travers l’espace infini, il arrive que les atomes se rencontrent fortuitement, se heurtent et rebondissent, ou bien s’accrochent et s’entrelacent et constituent des agrégats.

Plus particulièrement la formation du monde a lieu de la façon suivante. Lorsqu’un grand nombre d’atomes de formes variées se concentrent dans un grand espace vide, il se forme un tourbillon, qui fait qu’ils se heurtent les uns contre les autres, décrivent les tours les plus variés et se séparent ensuite de telle manière que le semblable se rapproche du semblable . (NDLR : description de l’accrétion planétaire donc).

Les atomes les plus subtils sont poussés vers le haut par les plus gros, tandis que ces derniers se groupent autour du centre et forment une masse compacte.

De ce premier assemblage qui a une forme sphérique, il se détache une espèce d’enveloppe, composée de toutes sortes d’atomes, qui forme la limite du monde ou la sphère céleste. (NDLR : comment décrire autrement noyau ferreux et atmosphère ?)

Elle s’amincit quand ses corpuscules en contact avec le tourbillon sont attirés par lui, et s’épaissit grâce aux corpuscules qui affluent du dehors. Certaines de ces particules constitutives s’entrelacent et forment un agglomérat qui est d’abord humide et limoneux, mais qui se dessèche ensuite emporté par le tourbillon de l’ensemble, il engendre en s’enflammant, le monde stellaire. (NDLR : quand la masse critique est atteinte les réactions de fusion nucléaire s’amorcent et…les étoiles brillent).

Etonnant non ? Surtout quand on pense qu’à la même époque en Grèce on considère que la terre et le ciel sont créés quand Gaia et Ouranos émergent du chaos…

Petites vidéos pour ceux qui auraient des lacunes en cosmologie :
http://www.dailymotion.com/video/x3lx2z_formation-du-systeme-solaire-animat_travel

http://youtu.be/K0_t-L6j1MU

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